C'est une déception concernant Cristian Mungiu, vu comment son R.M.N m'avait enthousiasmé, mais je ne compte pas non plus être du côté de ceux qui crient au film réac voire dangereux.
Le film parle d'un cas réel très particulier, l'ASE norvégien, à qui on a donné un grand pouvoir dans le pays. Sur le papier, c'est un progrès social indiscutable, mais un différent son de cloche s'est fait de plus en plus entendre, accusant le puissant institut de faire des excès de zèles, brisant des familles pour des motifs qui n'ont rien d'évidents. Il y a notamment un cas qui a fait parlé, celui d'une famille d'origine roumaine, chrétienne orthodoxe revendiquée comme fortement conservatrice, à qui on a retiré les 5 enfants pour des fessées. Avec Fjord, Mungiu adapte cette histoire, y voyant un moyen pour parler choc des cultures, mépris des minorités, et plus encore de comment toute institution à qui on donne trop de pouvoir en devient totalitaire et inhumaine, y compris si l'intention de départ est louable, au nom du progrès. L'enfer est pavé de bonnes intentions, tout ça tout ça. Bref, sur un sujet aussi passionnant que casse-gueule, mon verdict personnel pourrait se résumer par "1 partout, la balle au centre".
J'aime la place laissée aux enfants, du moins les ainés, où toute l'idée est qu'ils sont aussi centraux que mis à l'écart. C'est très bien dosé, et je trouve aussi très malin d'avoir inclus ce personnage de grand-père norvégiens sur le déclin, à qui on retire tout autant son droit de décision, au nom du "mieux pour lui". Le principal est dit sans avoir besoin d'en parler directement. D'ailleurs, ce grand-père "appartient" aux voisins qui sont eux aussi de bons personnages, très clairement les représentants des spectateurs type pour ce film, à savoir des gens du camp des progressistes qui vont tout de même prendre position pour le couple punis à tort. Car oui, je ne l'ai pas dit texto jusqu'alors, mais il est indéniable que Mungiu prend position pour les parents réacs. Il fait tout pour les rendre humains, à l'inverse des représentants de l'ASE. Via des choix de scénarios, donc, mais même dans sa mise en scène, où tout repose sur ce qu'on montre et ne montre pas. Par exemple les larmes, bien réelles mais pudiques, car de dos... (et c'est la seule fois où je vais évoquer forme et pas fond dans cette critique, tant la mise en scène est aussi une déception, à mon sens moins marquante qu'un R.M.N)
Or, c'est là où, au bout d'un moment et selon moi, le bât blesse. Parce que c'est une chose d'être aussi dur avec les personnages de l'ASE - ce sont tous des gens intransigeants, administratifs, et même volontairement cruels parfois : l'avocat fait passer le Procureur de Anatomie d'une chute pour un enfant de choeur, c'est limite s'il ne manque pas le képi à la tête de la cheffe, etc. Mais pour moi, ça passerait bien mieux si en face les parents étaient bien plus ambigus. Car j'ai un gros désaccord avec bcp de critiques lues sur le sujet : pour moi Mungiu les défend à fond, au point d'en faire le portait de "gens bien", point. Déjà, la mère de famille est une femme empathique, généreuse, aimante, il n'y a aucune ambiguité à son sujet. Mais. je n'ai pas de souci avec ça, car celui qui me dérange vraiment, c'est le mari. Toute l'ambiguité de ces gens reposent sur lui, et Mungiu refuse d'en faire un vrai personnage. Tout glisse sur lui, il intériorise à fond, on a pas accès à sa psychée, à ses paradoxes, on le dit réac, colérique, etc, mais dans les faits on le voit jamais. Par exemple, son homophobie ne transparait jamais devant la relation entre sa fille et celle des voisines, alors que c'est tout de même l'occasion parfaite de montrer au présent son oppression. Sa colère est ridiculisée plusieurs fois par les norvégiens qui le supplient de se calmer alors qu'il n'hausse aucunement la voix et reste franchement calme au vu des situations imposées. Pourquoi ? Ca rend juste kafkaien ce qu'il vit, alors que le vrai intérêt ne me semble pas là. J'ai un exemple qui me vient d'un vrai personnage de cinéma très réac et très négatif selon les codes moraux de toutes personnes dites progressives, mais qui dans les faits est innocent et même héroique : Richard Jewell, dans le film éponyme de Clint Eastwood. Voila, et d'ailleurs Eastwood, tout aussi réac soit-il, aura j'en suis sûr fait un bien meilleur boulot que Mungiu avec cette histoire !