My Undesirable Friends : Part 1 - Last air in Moscow - Julia Loktev - 2025
En 1992, le passionnant Vidéogrammes d'une révolution d'Andrei Ujică et Harun Farocki s'intéressait à la chute du rideau de fer sous l'angle de la conquête par les manifestants de la station de télévision nationale roumaine. Le contre-pouvoir avait immédiatement compris l'enjeu des images et leur importance pour exister comme force politique concrète. Si "Vidéogrammes" était "la naissance d'une chaine télévisée", près de 40 ans plus tard, "My Undesirable Friends" en propose l'anti-thèse parfaite : la fermeture d'une chaine tv de contre-pouvoir dans la Russie de Poutine.
Néanmoins si Ujica & Farocki sont inspirés (et eux même penseurs) de la philosophie des techniques et des médias, ce n'est aucunement le cas de Julia Loktev. Ce serait presque l'inverse. Il n'est ici jamais question de la nature des images, de leurs régimes ou de leurs constructions mais de celles et ceux qui les font. Débutant 2 ans avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie, et se terminant quelques jours après le début de la guerre, ce documentaire fleuve de plus de 5h, se construit comme un portrait intime d'un groupe de femmes journalistes, toutes (très) jeunes à l'exception de Anna Nemzer, sorte de mentor qui ne dit pas son nom. Si nous passons beaucoup de temps dans la régie de la chaine de télévision nous passons plus de temps encore en voiture et dans les salons et les cuisines de ces jeunes femmes, nous fêtons noël et le nouvel an avec elles, tandis que les menaces - devenant de plus en plus énorme - de leur profession finissent par interférer totalement avec leurs vies quotidiennes, rendant l'un et l'autre indémêlable. Pile de son époque, la réalisatrice est au plus près des corps, des visages et des émotions, enchainant les plans (très) courts, trouvant un style entre le journal filmé et la real-TV. C'est donc bien par l'intimité que la réalisatrice entend aborder les enjeux de pouvoir qui traversent son film.
Mes amis indésirables est ainsi avant tout un film sur le quotidien et sur la façon dont la politique s'y inscrit et s'y radicalise progressivement, d'un côté comme dans l'autre. De l'un, le pouvoir en place, dont la forme autoritaire est déjà présente quand le film s'ouvre et dont la fascisation grandissante n'avance même plus masqué. Et de l'autre la vie de ces jeunes femmes. Le plus surprenant est peut-être que ces personnes ne sont en rien des activistes radicaux, des lecteurs férus de Marx, de fin rhéteurs géopolitique. Tout au contraire, la référence culturelle revenant sans cesse est Harry Potter, les messages instantanés sont ponctués de chatons et quand la guerre éclate les premiers émois semblent aller pour la fermeture de l'Apple Store. Il n'y a d'ailleurs presque jamais ici de débat politique de fond, bien que nous comprenons de façon tout à fait limpide les idées des personnes filmées et de la chaine pour laquelle elles travaillent (contre la corruption, pour la liberté de penser, le droit à manifester, la reconnaissance des minorités sexuelles etc..). C'est par ce contre-pied, en détaillant toute la beauté d'une certaine naïveté, d'une énergie idéaliste qui en naït, d'un engagement qui se construit "à la dure" ou "de fait", que le film dépasse largement son point de départ. Et c'est pour la même raison qu'il raisonne autant avec notre époque, avec nos sociétés gangrenés par les idéaux autoritaires, par la tentation fasciste. Le film de Julia Loktev est un cas pratique de ce à quoi mène un tel système politique. Et, à la fin, c'est la vie qui perd contre le politique, quand la vie est devenue impossible et qu'il ne reste plus que la fuite. La deuxième partie à venir, qui s'intéressera à l'exil des mêmes personnages, qui continuerons, j'imagine, leur combat à distance, promet assurément de complexifier ces enjeux.
Il m'est enfin difficile de ne pas songer à une autre œuvre monumentale paru ces dernières années : Traumazone d'Adam Curtis. Le documentariste anglais a pioché dans les archives de la BBC pour dresser un portrait de la Russie de la fin de l'URSS jusqu'à la nomination de Vladimir Poutine au long d'un montage de 7h (rassurez vous : 7 épisodes d'une heure). Si ces deux films ont peu en commun intellectuellement et émotionnellement, ils placent néanmoins conjointement l'appareil médiatique au cœur de leurs constructions, ce qui est tout sauf anodin. Chacun nous permet de la sorte d'aborder avec des angles complémentaires notre connaissance d'un pays central de la politique internationale au rôle on ne peut plus problématique. Ces oeuvres se révèlent ainsi essentielles pour une compréhension de notre époque, de notre monde et de ses enjeux.