Sur Soudain.
Il serait tentant mais réducteur de voir dans Soudain un simple pot-pourri du cinéma d’Hamaguchi. Si on retrouve effectivement tous les motifs de son cinéma depuis Senses, au minimum, comme la représentation théâtrale et le jeu sur les multiples langues qui avaient déjà été pleinement abordés dans Drive my car, les longues discussions de Senses, ou encore le vampirisme capitaliste du Mal n’existe pas, ici, Hamaguchi opère un nouveau virage.
Il délocalise son intrigue en France, sans pour autant oublier son pays natal vers lequel il revient avec aisance, rendant les frontières beaucoup plus poreuses par l’image et par l’entraide, ce qui est le projet de ce beau et grand film qui nous introduit d’abord dans le quotidien d’une locale, Marie-Lou, dirigeante d’un EHPAD au bord du burn-out, aux prises avec les contradictions capitalistes de la gestion budgétaire de son établissement et à la stratégie de sa direction, alors que se met en place un nouveau système de traitement des résidants, dont l’horizon est la liberté et l’autonomie de ces derniers, avant de complexifier son jeu en abordant la rencontre avec le personnage de Mari, une metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer terminal, le film lorgnant un peu vers ce que Chris Marker appelait le dépays, espace autant mental que géographique dans lequel les rapports entre les deux personnages vont pleinement et intimement se déployer et redessiner un imaginaire d’une profonde vivacité, et un champ des possibles alors impensé : emprunter la voie qui amène de l’impossible au possible pour paraphraser plus ou moins Mari - je pense que toute la clé de ce film riche et foisonnant se situe-là.
C’est sans aucun doute le film le plus pédagogique de l’auteur, son plus didactique aussi, et celui où la parole est à la fois la plus maîtrisée - on perd un peu la fragilité qui faisait la beauté de Senses à ce niveau, je me rappelle de ce magnifique échange entre un mari en instance de divorce et une jeune écrivaine après sa représentation littéraire où les mots étaient davantage hésitants et tâtonnants - et la plus foisonnante, dense, stimulante et riche intellectuellement, ça parle capitalisme avec une précision rare et bienvenue, vulgarisant avec une aisance redoutable des concepts tout à fait précis, c’est presque d’utilité publique pour parler un peu trivialement - et quand je pense qu’on a parlé en ces termes du film L’Abandon sorti quelques mois plus tôt, ça me donne d’autant plus envie de vomir quand on voit ce qu’Hamaguchi a fait à côté, c’est d’un tout autre niveau (bref…).
Le film est découpé en chapitres, lesquels vont créer des espaces géographiques - un jardin dans un EHPAD, une scène dans un théâtre, une esplanade parisienne - et des temporalités qui vont mettre en leur centre les actrices, lesquelles vont alors laisser libre cours à toute leur intelligence, de jeu, de parole, d’actes et de gestes pour donner vie à l’utopie à l’œuvre dans ce film beau et généreux : la dignité des patients, leur liberté et, pour cela, l’abolition totale des frontières dessinées par le capitalisme, en brouillant au maximum les barrières entre les résidants et le personnel de l’établissement, chacun devenant tour à tour soignant et patient, les rôles s’intervertissant avec souplesse, avec ludisme au gré de ces ateliers et de ces cafés inventés et qui sont autant d’espaces d’émancipation à l’intérieur d’un système cloisonné.
C’est là que se trouve ce nouveau pays inventé par Hamaguchi : dans les interstices et les angles morts d’un système qui arrive à saturation.